El Watan2

le laboratoire médias

Journal d’un cinéphile extrémiste à Mostaganem (3)

Journées du Court-métrage et du documentaire de Mostaganem (1-6 novembre 2012)


Dimanche 4 novembre
La guerre fut déclarée en ce premier jour de la semaine. Les faits ? La compétition « off » qui faisait encore des siennes, geste totalement justifié, et ce à travers leurs jeunes réalisateurs, comédiens et autres curieux, qui n’avaient pas la langue dans leurs poches non trouées. Tout cela sentait une résistance bien caractérisée, démontrant simplement qu’il n’y a et n’aura jamais de différence dans le cinéma. Quel qui soit. Revenons en arrière. Plus d’une quinzaine de films installés dans une compétition au terme discutable. Un lieu complètement éloigné de la Maison de la culture, où se rassemblent les festivaliers, et qui n’est autre que l’Université de Mostaganem. La direction voulait participer à sa manière. Choix louable, mais rapidement, à 10h, on sentait une désorganisation dans les conditions de projection (toujours ce satané ordinateur branché à un rétroprojecteur plus ou moins fonctionnel), même si l’amphithéâtre affichait « complet ». Toujours jouissif de voir ces étudiants désireux de voir des films. Mais un sentiment d’injustice prit rapidement la pôle position. Cinquante minutes de retard, deux films sur les cinq de prévus projetés et un ordre de visionnage qui ne fut pas respecté. Et le comble survint avec le disque dur qui attrapa un beau virus. Résultat des courses : un réalisateur tellement triste qu’il dut se réfugier, loin de tous, dans le bus pour mieux tremper sa solitude et surtout une projection annulée. La suite ? On nous dit : « A 14h, tout sera réglé ! ». Tu parles… !
On prend la navette, direction la Maison de la culture. Une délégation se rue vers Halim Rahmouni, lui expliquant, dans le calme, le malaise suscité par cette projection mascarade. Rahmouni écoute, et après une vingtaine de minutes de conversation, propose d’organiser la suite des évènements dans une salle intitulée « bleue », située à 100 mètres de la salle de projection de la compétition « in », dans l’enceinte de… la maison de la culture. Pourquoi n’y avoir pas pensé plus tôt ? Pas grave, on accepte. 1h plus tard, la montre affiche 14H, mais ce sera avec quarante-cinq minutes de retard que l’on retrouvera la suite des projections.
La salle ? Imposante, ancienne, mais prête à recevoir ce panorama. Mêmes conditions de projection que dans la salle « rouge ». On lance les films. Il y en aura 7. De ma vie de spectateur, je n’ai jamais assisté à pire projection. Certains films voyaient leur générique final interrompu, afin de passer rapidement au prochain. Le câble qui reliait l’ordinateur au rétroprojecteur était quasiment défectueux, créant une image saturée et surtout le son, qui prenait un malin plaisir à quitter l’écran pour des coins obscurs. Quant au débat de prévu, les réalisateurs n’eurent pas ce privilège. Deux heures plus tard, la séance est terminée. La suite ? Demain…inch’allah !
En fin d’après-midi, après avoir vu de manière alambiquée ces quelques films, impossible d’en tirer quelques conclusions. Je rencontre Hellal, l’un des sélectionneurs. On discute. Je lui parle de cette journée épouvantable : « J’en étais persuadé, j’avais entendu des échos. Je vais voir si l’on peut projeter l’ensemble des films mardi matin dans la salle « rouge », me dit-il. Puis il me quitte, la pipe à la bouche et la démarche posée.
Il est 18h. Le documentaire de la soirée va débuter. Ce sera « Ils ont rejoint le front » du français Jean Asselmeyer. Avant de lui donner la parole, Halim Rahmouni nous annonce officiellement que tous les films de la compétition « off » seront projetés dans cette salle, mardi matin. Il faut voir à cet instant les visages de quelques jeunes réalisateurs, afficher un soulagement mérité. L’un d’eux me dira plus tard : « Depuis le début de ce festival, je me sentais étranger. Le cinéma, c’est tout de même un moyen de se rassembler, de correspondre, d’échanger. Surtout quand nous avons des professionnels en face de nous. Ce matin, je me sentais totalement exclu. Maintenant, je vais enfin pouvoir projeter mon film dans de bonnes conditions. Ça me soulage. ». Pour la première fois depuis mon séjour, je ressens une certaine normalité…

Lundi 5 novembre
D’abord les documentaires. Ils ont rejoint le front (Jean Asselmeyer), projeté hier et L’Afrique fait son cinéma de l’algérien Hadj Fitas. Deux films. Toujours des reportages. Allons plus loin dans l’analyse. Toujours ce rapport avec l’Histoire. D’une part, celle de quelques algériens, ayant la particularité de ne pas être musulmans, et qui refusèrent la colonisation. D’autre part, un focus sur le Festival panafricain d’Alger de 2009 où le cinéma fut mis à l’honneur par le biais de projections de films-phares. Toujours cette envie de capter les témoignages, en plans fixes, jamais en mouvement. La caméra parait anormalement figée, rassemblant toute la panoplie de celui qui préfère se tenir à l’écart du « grand écart » filmique. Asselmeyer, par exemple, filme amoureusement les témoignages impressionnants de ces visages, marqués par une vie rocambolesque, mais affichant une humeur indescriptible. Plus le film se fait devant nos yeux, plus le sentiment ambigu de voir une fascination du réalisateur face à cette période qu’il n’a pas connu, se matérialiser progressivement. Lors d’une scène, l’un de ses personnages, est pris d’une émotion soudaine, il s’en excuse : « Je suis désolé pour mes larmes », Asselmeyer rétorque très vite : « Vous pouvez être fier de vos larmes ». Coup de tonnerre pour le spectateur que je suis, voyant dans cette intervention injustifiée car anti-cinématographique, une manière mielleuse du réalisateur de lui tendre « symboliquement » un mouchoir lourd de symbole. Le documentaire, à cet instant, s’éclipse pour un reportage en bonne et due forme où la « vérité officielle » serait souveraine. Regrettable !
Avec l’algérien Fitas, la situation est tout autre. A aucun moment (ce que l’on ne peut reprocher pour Asselmeyer), on décèle une envie de créer un objet cinématographique. Le dispositif est simple : une voix-off, des extraits de films (capté lors de projections publiques), le tout accompagné d’interviews. Le verbe est omniprésent. Ca parle de tout, et c’est parfois intéressant. Mais ce livre d’images est fondamentalement antinomique avec ce que l’on est en droit d’espérer d’un film dont l’idée est de filmer la complexité du cinéma africain. Exemple : Fitas évoque rapidement le film de William Klein sur le panaf’ de 1969. La force de ce film, en plus de son témoignage d’archive, résidait dans la dynamique de sa mise en scène. Klein prenait au vif la rue, les couloirs, les bâtisses, la foule et parfois s’arrêtait sur des discussions de groupe. Le film bouillonnait, vociférait, vomissait toute sa haine du colonialisme et sa joie de ce panafricanisme. Pas besoin de fixer le verbe, Klein lui ouvrait les portes de la prison et le laissait s’évader. Du cinéma qui respirait. Avec Fitas, le spectateur suffoque.
Enfin les courts-métrages.
Au cinquième jour, il est pénible de comprendre et d’accepter une telle pauvreté dans les propositions cinématographiques de cette sélection. Difficile de ne pas sombrer dans la morale bien-pensante pour décortiquer ses films, maladroits, au traitement simpliste et surtout dénaturant la notion du cinéma. Pour la plupart, le 7e art doit être serti de belles images. La technique prime avant tout…même avant l’émotion. Les sujets sont intéressants car ils renvoient à une société en déliquescence (misère humaine, sexuelle, sociale), mais la caméra, souvent, peine à se poser là où elle devrait être. La position devient aléatoire, transpirant une pléthore de flash-backs dont l’impossibilité de raconter une histoire au présent. Ceci n’est pas une tare, mais on sent dans ce dispositif une facilité narrative, qui va l’encontre de la matrice d’un film. Le cinéma devient alors une affaire de « messages » ou bien de resucée d’autres films, sans la moindre réappropriation personnelle. Cet après-midi, par exemple, était projeté Saleté de vie, première fiction surprenante de l’algérien Souheib Meziani. Filmé avec un Iphone, Meziani réalise et joue un personnage, largué par sa copine, et au prise avec l’hospitalisation soudaine de sa mère. Il doit trouver de l’argent pour l’opération. Son meilleur ami vend sa moto. La solution est enfin trouvée. Malheureusement, sa mère décédera entre temps. En trente minutes, Meziani saupoudre son film de blocs narratifs où il prend le temps d’expliquer les causes à effet, tout en insistant sur la démonstration, comme s’il voulait justifier chaque geste de ses personnages. Lorsque son personnage pleure la mort de sa mère, le réalisateur livre un flash-back musical, prétexte à présenter des pans de la vie du héros avec sa mère. L’artifice, l’ennemi de l’émotion, serre les dents et déréalise un film sincère, entreprenant, brouillon, mais qui finalement reste en dehors de toute proposition filmique. Un film mort-né en somme.

Samir Ardjoum

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Cette entrée a été publiée le novembre 6, 2012 par dans Cinéma, Journal d'un cinéphile extrémiste, Uncategorized.
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