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le laboratoire médias

Journal d’un cinéphile extrémiste à Mostaganem (2)

Journées du Court-métrage et du documentaire de Mostaganem (1-6 novembre 2012)

Samedi 3 novembre
Il s’appelle Claude Latreille. Il se tient debout devant l’assistance. Cheveux blancs, affichant ses 70 printemps, il esquisse un sourire à chaque coin de phrase. Il est 11h et depuis trente minutes, il remplit la salle de son témoignage. Lequel ? Celui d’avoir été le fondateur et coordinateur de l’Institut des métiers audiovisuels d’Ouarzazate au Maroc. Appelé par le Roi Mohammed VI pour épauler la direction de cet établissement, Latreille fut l’instigateur d’une méthode d’apprentissage quasi unique dans le royaume marocain. On l’écoute assidument. Puis son discours devient saugrenu. Quelques phrases citées de mémoire : « Le cinéma, c’est de la fiction de haut niveau », « L’Université forme des critiques de cinéma », « Il faut une volonté politique pour qu’il y ait une école de cinéma (il a raison). C’est la seule manière pour le pays de véhiculer une belle image (très discutable)». Après l’avoir longuement écouté, il projette un court-métrage, sorte de film de fin d’études réalisé par un groupe d’étudiants, « Le premier film de zombie marocain ». Une manière pour ces apprentis-techniciens de mettre la main à la pâte. On regarde ce film. 12 minutes plus tard, on reste toujours perplexe. Le jeu des questions-réponses débute. La salle est partagée. On lui reproche des propos maladroits. Rapidement, je constate qu’il ne répond pas frontalement aux questions. Il esquive. Et toujours avec ce sourire en coin qui frise l’insolence. Dans la salle, des stagiaires, venus des quatre coins du pays pour assister à des ateliers de son, montage et réalisation, écoutent mais ne semblent pas adhérer aux propos de Latreille. L’un d’eux me dit : « Pourquoi ça ? Que veut-il nous apprendre de ce que l’on sait déjà ? ». Plus tard, un réalisateur marocain me raconte une autre version liée à l’institut : « C’est la pire des écoles de cinéma au Maroc. Tous les étudiants diplômés sont parmi les plus mauvais du paysage audiovisuel marocain. Et le pire dans tout ça, c’est qu’à aucun moment on y réfléchit cinéma. La télévision reste omniprésente dans l’esprit de la direction et des formateurs ». Tout cela me parait illusoire face aux propos de Latreille. Pétard mouillé ? Poudre aux yeux ? Peut-être. Dernière chose : Claude Latreille est l’un des membres du jury de ces journées de Mostaganem. Cruelle impasse !

Faut du repos ! Direction la Cafétéria. On prend un café. On me demande mon statut : « invité ou stagiaire ?». J’apprends dans la foulée que ces derniers sont les seuls du festival qui doivent régler leurs consommations. Toujours cet envie calculée de vouloir séparer les « in » des « off ». Toujours cette sensation de rejet. Dans le même esprit, Halim Rahmouni, l’un des principaux instigateurs de cette manifestation cinématographique m’informe qu’un film algérien fut retiré de la sélection. Il s’agit de Mollement, un samedi matin, court-métrage réalisé par Sofia Djama.

Mollement, un samedi matin

Je questionne directement l’un des trois sélectionneurs, Abderrazak Hellal qui me confirme cette décision : « Nous avons vus plus d’une soixantaine de films et non une cinquantaine. Il y avait beaucoup de reportages. Nous avons essayé de filtrer au possible. Ce n’était pas évident. Pour le film de Sofia, nous l’avons vu et sélectionné. Il a finalement été retiré ». Plus tard, un autre organisateur m’avouera que la société de Mostaganem est tellement conservatrice que la Direction de la maison de la Culture a préféré anticiper la moindre réaction du public. Il y a un hic dans cette histoire, car au lieu de « penser cinéma », ils prennent la place du spectateur en se permettant d’orienter ses sentiments. Désagréable surtout que cela consiste à dire : « Nous ne faisons pas confiance à l’intelligence du spectateur ». A partir du moment où le film est « sélectionné », il est obligatoire de ne plus revenir sur sa décision. Il faut le montrer. Quoiqu’il arrive.

15h. On attend la projection des trois courts-métrages de la journée. La séance débutera avec cinquante minutes de retard. La Raison ? Le rétroprojecteur faisait des siennes. On lance la projection. Trois films, une production mauritanienne réalisée par le tunisien Wassim Korbi (Les fleurs de Tiwilit), et deux films algériens : Les Autres verres d’Adel Mahcene, étudiant à L’ISMAS (institut supérieur des métiers des arts supérieurs d’Alger) et Square, Port-Saïd de Faouzi Boudjemaï. Les deux premiers films n’échappent pas aux pièges du court-métrage. Dans Les Fleurs de Tiwilit, Korbi fabrique des images telles des cartes postales qu’il enverrait au spectateur. Au dos de la carte, « invitation au voyage » écrit en caractères gras. A cet instant, la question devient cruciale : « Comment exprimer des mots en marchant ? » Car il s’agit bien d’une quête, une sorte de parcours dans lequel un couple décide de trouver le coin rêvé pour y vivre normalement.

Le film explore leur solitude par le prisme d’images léchées, créant une situation figée où la respiration du spectateur serait absente. Le sens devient obsolète car la caméra ne participe plus au travail de l’œil humain, trop attardé sur un détail du cadre, celui qui serait le plus brillant. L’idée même du cinéma est de naviguer entre le haut et le bas du cadre sans oublier parfois la droite et la gauche. Faire son propre cinéma tout en ayant comme port d’attache les propositions du cinéaste. Dans Les Fleurs de Tiwilit, il n’y en a guère, le réalisateur étant trop affairé à créer l’image parfaite. Autre film, autre souci. Les Autres verres est un instantané filmique qui dorlote, caresse dans le sens du poil et soulage la bonne conscience du spectateur. Une jeune femme refuse de porter le voile, qui lui a été offert par son boyfriend. Ce geste lui rappelle un cruel souvenir d’enfance où elle vit l’intolérance de son père causer le décès accidentel de sa sœur aînée. Au beau milieu, une petite musique, celle des bons sentiments et une série de flashback. Très vite, le scénario prend le dessus car les personnages ne vivent pas réellement ce qu’ils disent, ils récitent une chose déjà actée, un discours. Ce sont des silhouettes dénuées d’âmes, d’hésitations, de maladresses, le tout auréolé d’une mise en scène factice qui se substitue au cadre audiovisuel.

C’est un téléfilm qui n’a pas besoin du spectateur pour exister, qui se périme aussi vite qu’il a débuté tant l’imaginaire est cadenassé par un trop-plein schématique. Un film simpliste en somme. L’après-midi allait sonner le tocsin. Heureusement que Square, Port-Saïd est arrivé. Une journée, un bus, et trois personnages. Une jeune femme, sa sœur et un jeune inconnu sans le sou. Elle décide de lui payer son billet. S’ensuite un jeu de regard et une complicité ludique entre le jeune homme et la petite fille. Quelque chose se crée entre la femme et l’homme. L’issue sera belle et hasardeuse à la fois. Le récit peut sembler naïf, et il l’est. Sans être un chef d’œuvre, Square, Port-Saïd tire sa force d’une fluidité dans la mise en scène. La caméra semble valser autour de ses personnages. Parfois elle se fige grossièrement sur des détails, c’est la partie la plus faible, mais le film est beau car jamais dans la compassion. La vie, semble dire Boudjemaï, est un mets qui n’agrée que par la sauce. Et c’est toute la qualité d’un film dont la mise en scène réussit à éviter astucieusement le symbolisme. Enfin du cinéma !

Le tournage de Square, Port Saïd

Avant la projection de 18h, consacrée au documentaire, j’apprends une terrible nouvelle. Hier matin, un homme qui habitait Mostaganem, décide de rejoindre les festivaliers au Fort de L’Est. En chemin, il se fait arrêter dans sa course par un jeune homme qui ne désire qu’une chose, sa caméra et ses papiers. L’homme refuse. Il sera poignardé de trois coups de couteaux. J’apprends très vite qu’il s’en est sorti avec quelques points de sutures et que l’agresseur s’est fait arrêter par la police, aujourd’hui même. La victime n’est autre qu’Abderrahmane Mostefa, le réalisateur des Cuves de la mort, dont la projection est prévue pour 18h. Et il est venu. Timidement, mais debout, il prend le micro et se lance dans une présentation adorablement longue. Il parle beaucoup, vite, soucieux de ne rien laisser au hasard. On sent que ce film lui tient à cœur. Il veut le partager. La projection commence. Un sujet important et méconnu, surtout de l’autre côté de la Méditerranée.

Les Cuves de la mort

Durant la Guerre de la libération, l’armée française asphyxia des Algériens, enfermés dans des cuves à vin qu’ils vidèrent pour mieux faire ressortir les dépôts de gaz nocifs dégagés par le stockage des vins. Un sujet difficile malheureusement questionné par le prisme du reportage. Cela devient une habitude depuis le début de cette manifestation. Mais là où le bât blesse sérieusement, c’est dans la volonté farouche de Mostefa de coller à la réalité du Passé en reconstituant les séquences de tortures. Deux exemples maladroits nous montrent deux anciens rescapés produire les mêmes gestes pour la caméra avide de détenir la vérité. Par ce procédé douteux, Mostefa pénètre délibérément dans l’affect du spectateur, quitte à l’enfermer dans un chantage émotionnel. Le film semble nous dire, à cet instant, que les mots ne suffisent plus à décrire l’injustice de la situation, et que seule une dramaturgie excessive peut faire l’affaire. Il faut voir l’un des rescapés, attachés au bout d’une corde, la tête en bas, se balancer de gauche à droite, sortant du cadre, tout en essayant de raconter les faits. La scène est d’autant plus surréaliste qu’elle crée un artifice, donnant un tout autre sens aux intentions du réalisateur. Elle en devient ridicule. Ce qui est un comble pour ce sujet.

Voir trois extraits du film Les Cuves de la mort :
partie 1
partie 2
partie 3

Samir Ardjoum

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Cette entrée a été publiée le novembre 5, 2012 par dans Cinéma, Journal d'un cinéphile extrémiste.
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