El Watan2

le laboratoire médias

Journal d’un cinéphile extrémiste à Mostaganem (1)

Journées du Court-métrage et du documentaire de Mostaganem (1-6 novembre 2012)

Mercredi 31 Octobre
Le hors-champs à Mostaganem est saisissant de vérité démoniaque. D’un côté la mer qui arbore ses vagues furieuses, de l’autre, une ville qui navigue entre terrains vagues lugubres et complexes industriels aussi gigantesques que dénués d’âme. Dans la nécrologie du cinéma, il est dit que le réalisateur italien, Pier Paolo Pasolini, serait décédé en Italie. Il est fort probable qu’il soit mort dans un des terrains vagues de Mostaganem.

Au beau milieu de ce paysage apocalyptique, des gens qui vont à droite, à gauche, parfois tournent en rond et finissent pour certains vers un but non lucratif. Essayer de vivre en somme. Le vent est omniprésent, le soleil aussi. Et toujours ces espaces déserts, véritable source de mélancolie et témoignage effroyable d’une guerre civile qui enleva 10ans, voire plus, à la vie algérienne. Pourquoi Mostaganem ? Parce que les Journées du court-métrage et du documentaire. 1ère édition, 52 films présélectionnés, un comité de sélection composé des réalisateurs Rachid Benallal, Mina Kassar et Abderrazak Hellal et au final, plus d’une vingtaine de films pêchés un peu partout (Maroc, France, Tunisie, Burkina Faso, Irak, Syrie, Egypte et Emirats arabes unis). L’ouverture est censée se dérouler jeudi. Changement de programme, on sort les costumes officiels, la fanfare et tout le tintouin pour célébrer en cœur et en cris le 1er novembre, donc projection d’un film de Jean Asselmeyer, Ils ont rejoint le front, en la présence non pas de l’auteur mais du wali de Mostaganem.

Nous sommes le 31 octobre, la montre affiche 22h40 et la grande salle de la maison de la culture Ould Abderahmane Kaki abrite une masse de visages. La plupart ne sont pas venus voir un film, mais un homme en costume et représentant de l’Etat. La projection a du retard. Le film sera finalement montré, mais sous l’ordre du wali, on interrompra le film à dix minutes de la fin afin qu’il puisse prendre part à la célébration du 1er novembre organisée dans les rues de Mostaganem. Et la scène devient alors surréaliste. Les portes de la salle s’ouvrent, en sortent toute une cohorte de gens, chewing-gums mâchés, sourires absents, la cravate pendante pour certains et maquillages dégoulinants pour d’autres. En chef d’orchestre, le wali. Comme me le disait un réalisateur algérien présent dans ce festival : « En Algérie, on aime bien commencer les choses, mais on ne les termine jamais ! »

Jeudi 1er novembre
La veille, ce fut la projection écourtée du film  Ils ont rejoint le front. Aujourd’hui, on attend avec impatience la véritable ouverture de ce festival. J’apprends qu’Asselmeyer sera présent dans les prochains jours, son film étant en compétition documentaire. Une seconde chance lui sera donc donnée…
Je feuillète le dossier de presse. La plupart des films sélectionnés me sont totalement inconnus. Tant mieux. J’apprends dans la foulée qu’il existe une compétition « off » de courts-métrages. La plupart algériens. Ils seront projetés dimanche 4 et lundi 5 novembre à l’université de Mosta. L’un des réalisateurs, M’Hamed Besbas, est venu avec son second film, L’Etranger. Il est autant surpris que déçu par ce choix. Déjà responsable de L’Affrontement, film « action » comme il aime à le définir, Besbas transpire le cinéma. Il aime en parler. Avec ses mots. Parfois hésitants, répétant inlassablement la même phrase. Malheureusement, il est regrettable de le parquer ailleurs. Surtout quand cet ailleurs est intitulé « off ». Comme si le film était fermé, ses espoirs éteints. Tandis que les autres sont « in », lui et ses confrères se retrouvent séparés. Il y a une forme d’injustice saugrenue qui s’est installée à Mostaganem. Si tu n’as pas la carte, tu ne peux accéder dans la salle. Regrettable décision.

Il est 18h. Les festivaliers tiennent le mur de maison de la culture. Aux alentours, une cafétéria. Lieu de pèlerinage et de discussions. Allel Yahiaoui, illustre directeur photo (Nahla, Morituri, La Citadelle, etc. etc), est assis, buvant son café, son paquet de « LM Bleu » à ses côtés : « Je suis étonné qu’il n’y ait pas plus de gens du cinéma dans ce festival. Où sont-ils ? ». Il est vrai qu’on a cette impression plus que douteuse d’assister à un colloque de fonctionnaires ou de Hauts Cadres. Il y a un côté « officiel » qui traine dans les parages comme si le cinéma ne représentait qu’une bureaucratie ambiante. Par contre, la salle est remplie. Beaucoup de gens éloignés du monde du cinéma. Des adolescents. Du bruit et de la fureur. C’est agréable. Le film commence. Il s’intitule Les Façonneurs de l’histoire et est réalisé par l’algérien Tahar Khoussa. 52 minutes plus tard,  on s’est baladé avec les témoignages en plans fixes de Moudjahidines originaires de Mostaganem. Le film fut projeté avec un ordinateur branché à un rétroprojecteur. Dans la salle, il y avait du « mouvement ». Portes qui claquent, sonneries de portables, les spectateurs réagissaient comme si la télévision s’offrait à eux. Pas de cinéma à l’écran, juste un reportage. Toujours la même colère devant l’incohérence de certains face à la définition du terme « documentaire ». Inutile de m’étaler, j’ai le sentiment que j’y reviendrais plus tard durant ce festival.

Vendredi 2 novembre
Matinée consacrée à une visite touristique : Fort de l’est et Tabana. Passons !
L’après-midi s’ouvre avec les premiers films de la compétition court-métrage. Trois films dont deux œuvres d’animations, Le Parrain du burkinabé Pale Sié Lazare et The Black du syrien Arama Khaled Roz. Deux films qui ne rendent pas service au genre. Soucieux de questionner l’intense cruauté du monde, les deux réalisateurs déréalisent leurs propos à travers un symbolisme incessant (esthétiser l’horreur de la guerre, lui redonner une certaine beauté dans The Black) ou bien une mièvrerie confondante dans Le Parrain, sans le recul nécessaire qui nous aurait permis de « croire » profondément en l’histoire et surtout aux traits grossiers de ses personnages. En 2012, après les différents travaux et évolutions que le film d’animation ait caressés, il est important de retrousser ses manches et d’effectuer une opération drastique. Etre toujours dans le renouvellement et toujours accéder à plus de rigueur dans la maitrise quitte à prendre le temps pour éplucher les nombreuses pistes de l’animation. J’entends encore un festivalier me parler du Parrain en des termes ambigus : « C’est un beau film. N’oublions pas que c’est de la culture africaine et qu’il vient du Burkina Faso ». Inutile de soulever la bêtise raciste de cette remarque, mieux vaut contrer le misérabilisme de la situation et aller encore plus loin dans la recherche cinématographique.
La soirée affiche deux documentaires. A l’Os, le sculpteur, l’être et le néant, du français Claude Hirsch, dresse un portrait jubilatoire du sculpteur Marc Petit. 35 minutes où le réalisateur capte les nombreuses œuvres en émaillant le film d’entretiens avec l’artiste. C’est la partie la plus intéressante tant la voix, les réflexions et autres silences du bonhomme donnent un peu d’espoir au documentaire. Hirsch, et on le voit rapidement, a cette fâcheuse tendance à couper au moment où le spectateur ressent la possibilité de se rapprocher du personnage. Le documentaire est le moyen le plus poétique d’accompagner une réalité en mouvement. Hirsch tente, dans la seconde partie, de prolonger la réflexion à travers quelques extraits du mythe de Sisyphe d’Albert Camus. Que fait-il ? Il montre des images, avec la même intention, le même point de vue et surtout le même ange de caméra. Rien ne change. Excepté ce texte, beau mais aux antipodes de ce que l’on attend. Cela reste une simple voix-off sans la force nécessaire pour créer un sens. Juste de belles images. A l’Os aurait pu être un film « avec » Marc Petit, malheureusement et suite à un montage drastique, cela devient un film « sur » Petit.

Seconde partie de la soirée avec un reportage qui aurait pu être diffusé sur Canal Algérie tant on n’échappait pas aux codes audiovisuels. Racines de Mohamed Khaled draine une voix-off faussement musicale, des plans d’illustrations, quelques témoignages en plans-fixes, le tout auréolé d’un emballage cadeau sertie d’effets spéciaux. Tout comme avec Les Façonneurs de l’histoire (présenté la veille), Racines prend sa source dans un marécage de vérités officielles dans laquelle se noie un spectateur incapable de réfléchir. Ces deux films, et ce sont leur point faible, n’ont pas besoin de « nous » pour exister, leur limite étant définie par un manque d’imaginaire. Comment faire pour que nous, spectateur, puissions pénétrer dans l’intimité du film ? En nous donnant le sentiment de cerner la personnalité du réalisateur. Ce soir, ce ne fut pas le cas !

Samir Ardjoum

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Cette entrée a été publiée le novembre 5, 2012 par dans Cinéma, Journal d'un cinéphile extrémiste.
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