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le laboratoire médias

Farouk Beloufa & Merzak Allouache : 
«Nous pratiquions un cinéma vivant!»

8e et ultime épisode de notre rubrique estivale : « L’Aventure des films perdus ». Cette semaine, nous avons demandé aux cinéastes algériens, Farouk Beloufa et Merzak Allouache, de revenir sur les sixties algéroises, période fondatrice de leur cinéma et qui a vu naitre leurs premiers films, des courts-métrages perdus.

Farouk Beloufa : Au début de la création de l’institut national du cinéma (Ben Aknoun), cela s’est fait dans une atmosphère où il y avait un élan, une sorte d’édification du pays, terme régulièrement utilisé durant cette période. Des écoles, des usines, des hôpitaux furent créés. Nous étions en 1963 et durant trois ans, il y avait eu un élan partagé par tous afin de construire ce pays. En 1964, on annonce la création d’un endroit où serait enseigné le cinéma. A ce moment-là, quelques jeunes prennent la décision de s’y rendre. Parmi eux, Merzak et moi. Ça participait à un véritable enthousiasme, un état d’esprit assez nouveau. Au début, il y eut une première équipe d’enseignants provenant de Pologne, tels que Kaminski. Des réalisateurs, monteurs et directeur photo. Ensuite, leur contrat fut interrompu et nous avions vu arriver des cinéastes français dont la plupart sortait de l’IDHEC (future FEMIS) tels que Michel Favart pour ne citer que lui. La France avait donc pris le relais. Tous ces gens venaient en Algérie en qualité de coopérant afin d’effectuer leur service militaire de cette manière. Et c’est surtout avec la deuxième équipe, que nous avons pu réaliser nos films de fin d’études, des courts-métrages. Il y a eu curieusement un écrémage entre 64 et 67 qui a fait que nous sommes passés de 20 étudiants à une dizaine, comme si certains d’entre nous estimaient que cette institut n’avait pas les moyens concrets de faire bouger les choses.
Merzak Allouache : Farouk a raison, mais il faut savoir et rappeler que cet institut a existé par étapes. En 64, la période dans laquelle nous vivions était très particulière. L’Algérie post-indépendance était devenue un pays supporté et qui se traduisait par une émulation de la présence des étrangers. Aujourd’hui, le jeune algérien ne peut se douter de l’importance d’une capitale telle qu’Alger au milieu des années 60. On pouvait rencontrer n’importe qui, n’importe où, quelque chose se créait et qui participait au quotidien excitant de cette capitale. Ce sont ces gens, aventuriers, aventuristes, coopérants, sans doute auréolés d’un romantisme dû à une indépendance encore fraiche, qui venaient par centaines, alors qu’au sein du FLN, des choses catastrophiques se tramaient. Farouk et moi, sommes le résultat de cette émulation. Ensuite, il faut souligner deux choses fondamentales. D’une part ce sont les polonais qui créèrent réellement cet institut. D’autre part, c’est le directeur de la cinémathèque de Paris qui est à l’initiative de la cinémathèque d’Alger. Langlois est à remercier vivement ! Lorsque nous avons débuté nos cours, très vite, nous avons dû batailler pour faire valoir nos droits. L’administration de cette période ne faisait rien pour nous aider, nous n’avions aucun moyen logistique, nous étions constamment en attente, ce qui provoqua plusieurs grèves dont nous étions les initiateurs. Heureusement que nos enseignants nous emmenaient à la Cinémathèque, où nous pouvions voir 5 à 6 films par jour. Tu te souviens de l’affaire du rétroprojecteur avec Slim ?

Farouk Beloufa : Oh que oui !
Merzak Allouache : Slim, le caricaturiste, voulait faire du cinéma en qualité de caméraman. Il a commencé à faire ses dessins en pointant du doigt le problème d’un rétroprojecteur dont nous avions besoin. Il a fallu attendre une année…entre temps, nous « vivions » avec des appareils photos, mais pas de caméra. Et donc quand la protestation a été très forte de notre part, la réponse de nos administrés fut de nous envoyer dans un camp de volontariat malgré nous, en plein hiver, en Kabylie, au pied des montagnes et où régnait une insécurité monstre. N’oubliez pas qu’à l’époque, il y avait le FFS dans les montagnes et on entendait les mitraillettes. Donc un camp crée par les allemands de l’Est. Si on quittait ce camp, nous étions renvoyés. Je me souviens que le directeur de l’institut nous ramenait des oranges…
Farouk Beloufa : Sid Ahmed Kerzabi !
Merzak Allouache : Il nous disait « si vous partez, je saute ! ». A partir de 1966, tout s’est arrêté et c’est là que les Français, par le biais du directeur de l’IDHEC, ont demandé aux algériens de reprendre cette promotion pour la terminer. Il était convenu que ceux qui finaliseraient leurs films de fin d’études, iraient en France, à l’IDHEC, terminer leurs études. Les quatre derniers mois de cet institut se sont déroulés dans l’enceinte de l’école militaire d’aviateur. Nous logions dans des baraquements, nous avions l’impression d’être des cinéastes militaires. Et c’est là, que nous avons tourné nos courts-métrages.
Farouk Beloufa : Il faut rajouter que nous étions un problème pour les responsables du cinéma de l’époque. Il y avait deux grandes personnalités, connues, et qui voyaient d’un très mauvais œil, cette promotion. Quand il a été question de fermer cet institut, nous nous sommes retrouvés face à eux, désireux d’intégrer ce cercle de professionnels. Naïvement, on pensait qu’il y aurait un plan. En fin de compte, nous avons constaté plusieurs obstacles. Finalement, nous avons été ballotés entre des gens qui ne voulaient pas régler le problème. Nous étions une patate chaude. Personne ne voulait de nous ! Le cinéma algérien était déjà constitué, c’était eux ! Nous n’étions pas prévus dans le programme. Alors on se repliait sur la Cinémathèque qui, progressivement, était devenue une succursale de l’institut. Grâce à Jean-Michel Arnold, et dans un second temps, Ahmed Hocine, nous avons vus des films et des réalisateurs remarquables. Arnold programmait ce qu’il aimait. Nous avons vus passés dans les couloirs de la cinémathèque des gens tels que Nicholas Ray…
Merzak Allouache : Josef Von Sternberg, Joseph Losey…Comme la cinémathèque avait été créée par Langlois, automatiquement des stocks de films avaient été envoyés par les français. Puis les russes en ont fait de même en nous faisant parvenir leurs copies de film. Nous nous sommes retrouvés avec des œuvres françaises, polonaises, hongroises, soviétiques, brésiliennes, allemandes… La cinémathèque est devenue riche ! Nous allions voir les films, nous en discutions avec Kaminsky, quelque chose d’étonnant prenait forme. Très vite, l’envie de faire des films est arrivée. Nous avions des idées assez romantiques, traversés par le cinéma paupériste, populaire. Nous étions très subversifs, contre le coup d’état du 19 juin 1965 (NDLR, Houari Boumedienne, alors ministre de la défense, renverse le président Ahmed Ben Bella et devient le second chef de l’état algérien), et d’ailleurs, nous avions été arrêtés par la gendarmerie car nous scandions dans les rues : « Vive Ben Bella ! ». Nous étions inconscients. Je pense qu’aujourd’hui, il y a deux formes d’artistes : l’officiel et l’autre. Nous étions « l’autre » !
Farouk Beloufa : Et puis le cinéma officiel commençait à nous peser. Nous avons été perçus comme des francs-tireurs, des emmerdeurs.
Merzak Allouache : Là où les choses se sont enclenchées, c’est lorsque Guy Hennebelle a écrit son papier sur nos films de fin d’études dans El Moudjahid. A l’époque, existait une véritable critique de cinéma. Nous avions décidés de réunir les 6 films dans un programme intitulé « Alger vu par… » en réponse à la Nouvelle Vague et son film à sketchs, « Paris vu par… ». Et ce critique a finalement rédigé un article dithyrambique où il soulevait la fraicheur de nos films. Je crois qu’à cet instant précis, nous avons été pointés du doigt par ceux qui ne voyaient dans le cinéma algérien, que des sujets autour de la guerre de libération et autres thématiques nationalistes. Notre démarche était réellement éloignée de ce cinéma. Nous étions tout de même les premiers à filmer des choses du présent. Peut-être que nous étions plus dans la provocation, plus rock’n’roll ! Je me souviens que nous n’avions pas beaucoup de thunes, nous arpentions le bitume, on draguait, on allait dans les bars, on s’accrochait car on constatait que certaines choses n’allaient pas. Dans un pays où il était question de planification, rien n’était réellement planifié. Quand nous sommes revenus plus tard de l’IDHEC, que nos diplômes n’avaient pas été reconnus, les responsables nous ont bien certifiés que nous n’étions pas prévus dans cette planification. 45ans plus tard, j’ai l’impression de n’avoir jamais été impliqué dans cette planification. Je crois que cette configuration a persisté et qu’elle est encore présente dans le cinéma algérien d’aujourd’hui.
Farouk Beloufa : Nous étions plus insouciants. Nous étions plus dans la légèreté, dans l’humour. Je me souviens de Merzak habillé comme Jacques Dutronc car fou de ses chansons. Moi, passionné de Godard, d’Antonioni. Nous étions des francophones. Nous suivions la vie culturelle européenne ou dans le monde. Il y avait des rails. Nous n’avons jamais suivi cette ligne. Et donc une réputation s’est créée autour de nous. Une fausse réputation. Pour moi, nous pratiquions un cinéma vivant !
Merzak Allouache : D’ailleurs, à chaque fois que nous allions en France, ce n’était pas par choix, mais par obligation. On nous conseillait de partir, de quitter le pays. Une première fois pour l’IDHEC, une seconde fois après que nous ayons effectué nos stages aux Offices d’Actualités. A Paris, nous avions étudiés, milités, nous sommes devenus communistes (rires) ! Et nous sommes rentrés en 1973. Mais nous avons continué dans la subversion, et la Cinémathèque de Boudjema Karèche fut notre laboratoire. Je crois que cela dura jusqu’à la fin des années 80. D’ailleurs, je trouve cela regrettable qu’il n’y ait plus d’endroits aujourd’hui comme la cinémathèque. Pour revenir aux films de fin d’étude, il y avait d’abord ce court-métrage intitulé « Après-midi » de Toufik Sebia, et qui montrait une fille vêtue d’un haïk (voilée), descendant d’El Biar pour aller au Port. Je crois qu’elle prenait une barque…
Farouk Beloufa : Non, non, non. On la voyait entrer dans une maison puis en ressortir…
Merzak Allouache : sans le voile ! D’ailleurs, je ne me souviens plus de sa destination finale.
Farouk Beloufa : Elle allait à la piscine et se mettait en bikini et nageait.

Merzak Allouache : La piscine qui se trouvait près du port et qui n’existe plus. Tous nos films étaient muets, pas de son et tournés en Inversible 16, c’est-à-dire pas de négatifs. Ils ont été développés dans le laboratoire de la télévision. Le second film s’appelait : « Qu’a perdu Youcef ? » de Farouk Derdour. Un film complètement surréaliste.
Farouk Beloufa : Je me souviens qu’il perdait des bobines de films, une sorte de Chien andalou à la sauce algérienne. Dans son optique, c’était de la folie.
Merzak Allouache : Le troisième film, c’était celui de Rabah Laradji. Un garçon qui venait de la Casbah. Son film s’intitulait « La poupée ». J’en ai un vague souvenir de cette histoire d’une petite fille qui vendait des choses dans la rue pour acheter une poupée. Un très joli film
Farouk Beloufa : On y voyait une forme néoréaliste.
Merzak Allouache : Le quatrième film était une adaptation d’une nouvelle de Le Clézio. Hamid Bosmah en était l’auteur. Je me souviens d’une scène légèrement érotique.
Farouk Beloufa : Merzak avait réalisé « Le Voleur ».
Merzak Allouache : C’était une histoire d’un jeune qui sortait de chez lui, à Bab-el-Oued, et qui passait toute la journée à chaparder. Il rentrait chez lui, le soir, satisfait de son butin. Et Farouk….c’était quoi déjà le titre ?
Farouk Beloufa : « Situation de transition ». C’était un portrait d’un jeune homme, que j’interprétais d’ailleurs, et qui avait pas mal de conflits avec son entourage, sa famille, sa copine, ses amis. Merzak avait un rôle dans ce film. C’était un cheminement dont la fin était violente. Je crois que je tombais dans l’eau au port d’Alger ! 6 films que je n’ai jamais revus. Mais Merzak a eu des nouvelles…
Merzak Allouache : Ces films ont été envoyés dans des cinémathèques, en Autriche, en France. Ils sont toujours restés groupés dans le cadre « Alger vu par… ». Même Boudjemaa Karèche a cherché mais sans résultat. Et là, dernièrement, le projectionniste de la Cinémathèque me disait que les films auraient été retrouvé à la cinémathèque de Blida (où il y avait des archives). Mais je n’ai pas vraiment de confirmation. Ils auraient été remis à la Bibliothèque nationale ou aux archives nationales. Si c’est vrai, ils doivent être dans un état catastrophique. Je pense qu’il ne faudrait pas ouvrir les boites. Mais il faudrait vérifier auprès de ces services. Si nous les trouvons, et que nous arrivons à les numériser, ce serait formidable.
Farouk Beloufa : Nous étions pris dans le tourbillon de la vie et finalement, nous n’avons pas songé à les récupérer. Et puis des années se sont écoulées, et nous avions envie de les revoir. Mais nous n’avions plus de traces…
Propos recueillis par Samir Ardjoum

Un commentaire sur “Farouk Beloufa & Merzak Allouache : 
«Nous pratiquions un cinéma vivant!»

  1. Djamel Ghezzali
    septembre 8, 2012

    Bonjour,
    Lire de telles histoires, sur une tranche de vie des pionniers du cinéma Algérien, une époque mouvementé de par son histoire qui représente toute une émotion d’un métier.
    Je suis émerveillé par cet rencontre entre Farouk bouloufa et Merzak Allouache que je leur souhaite longue vie.

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Cette entrée a été publiée le août 31, 2012 par dans Cinéma, et est taguée , , , .
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