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le laboratoire médias

Festival de Cannes: Naissance d’une nation

Rachid Djaïdani. Boxeur, poète, écrivain, cinéaste et grand corps bienveillant. Les mots, il les malmène. Les corps, il les effleure, parfois les caresse et très souvent les revêtit d’un vêtement ample. Sa caméra, violente, à fleur de peau, touche les visages, les scrutant tout en captant les dialogues en forme de missile. C’est du hors-champs qui pulvérise radicalement l’idée qu’on peut se faire du cinéma français. Toujours cette manière de se poser dans des lieux improbables pour oser la communication. Il ne craint pas le « je », filme sa femme, ses amis, ses parents, les installe dans sa bulle et finalement prouve sa légitimité de romantique moribond dans cette société parfois complexée. Ce ne sont pas des images, il laisse ces faux-semblants aux cinéastes adeptes du sensationnalisme, juste des plans qui crèvent les cœurs, touche très fort la contradiction du désemparé. Parfois, la situation vire au burlesque, parfois elle en devient insoutenable. C’est de la vie sous adrénaline et cela s’appelle Rengaine.

Neuf années de galères
Première mondiale à la Quinzaine des réalisateurs, qui n’en finit pas de nous impressionner, le dernier-né de Rachid Djaïdani, est le fruit d’une longue collaboration avec 9 années de galères, de doutes, de brillances, d’espoir et de création ininterrompue. 9 ans où le cinéma n’était plus l’accessoire d’un phénomène de mode, mais la ligne conductrice d’un modèle de vie inconcevable. Prendre le projet, y croire depuis toujours, faire les boutiques pour choper la moindre subvention, toujours y croire, refuser les têtes hostiles et s’emparer d’une caméra aussi simple qu’ingénieuse. Djaïdani ne filme pas, d’ailleurs ce verbe n’existe pas chez lui, il va plus loin, il enregistre ses émotions personnelles, il étiquette de sa plume les murs d’une fondation en perpétuelle crise, celle du cinéma français. Des post-it maintes fois gravés à l’encre noire, où les caractères deviennent des personnages qui hurlent leurs réfutations face à un système qui a trop tendance à les éviter voire les oublier. Une France aimée mais pétrie d’extrémistes qui dénaturent les belles amitiés amoureuses. Djaïdani n’est pas un cinéaste, il est l’ami qui console, munie de sa caméra. Sans cet instrument, il ne peut exister. Sans ce stylo, il ne peut vivre. Sans Rengaine, nous ne pouvons plus espérer.


Deux années consécutives où l’on découvrit une relève de guérilleros qui firent des films avec un budget dérisoire. Deux films (Donoma et Rue des Cités), des noms (Djinn Carrénard, Hakim Zouhani, Carine May), une même section cannoise (l’ACID) et cette nature de vouloir « tutoyer » le spectateur. La force de ces films et de Rengaine réside dans cette configuration, laissant au placard les costumes étriqués. Ces films bouleversent mais ne paralysent aucunement le spectateur. Djaïdani, toujours dans cette optique, invite ses personnages, leur donne un espace d’échanges, le verbe se fait catalyseur de constats salés, et la pluie d’illogisme tombe parfois comme un miroir fracassé. La France d’aujourd’hui, c’est aussi ça. Chacun a ses raisons, les torts ne sont pas exclusifs, et au beau milieu de cette frénésie, se hisse parfois le pardon. Slimane en sait quelque chose. Il est l’aîné d’une famille où règnent 40 mecs pour une seule fille. Sabrina, c’est son blaze. Elle aime Dorcy. Il est « black », chrétien et comédien. Tout pour déplaire. Slimane refuse ce dispositif amoureux surtout que nos deux tourtereaux désirent se marier. Une musulmane acoquinée avec un Noir, ça ne passe pas. Ca ne doit jamais passer.

Casser du noir ou renvoyer la soeur au bled
Djaïdani construit donc un pont entre ces deux communautés. Et très vite, ce mot n’existe plus dans Rengaine. Le son pourri devient une mélodie où s’enchaînent des réactions de frérots qui veulent « casser du Noir » ou bien renvoyer la « sœur » au Bled, une incompréhension dans l’entourage de Dorcy et des instants de grâce où la main de Sabrina caresse sa joue meurtrie. Tout aurait pu se résumer à des revendications, à des tracts ou bien des engueulades folkloriques. Djaïdani les balaie d’un revers, et fait sonner le tocsin. Le cinéma doit passer par là. Plans courts. Montage alternant quotidien d’un Slimane torturé et celui de Sabrina et Dorcy. Parole agitée. Mise en scène qui agite le bocal et laisse transparaitre des secrets subtilement soulevés. Car tout ce qui se filme se ressent et la manière de Djaïdani d’amener le spectateur vers des situations scénaristiques, relève d’une dramaturgie aussi fine qu’existentielle. Parfois les mots sont galvaudés, et la facilité revient à se déchainer. Toutefois, l’occasion est tellement unique qu’il faut l’annoncer : Rengaine est un chef d’œuvre !

Samir Ardjoum

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Cette entrée a été publiée le mai 21, 2012 par dans Cinéma, Journal d'un cinéphile extrémiste.
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