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Festival de Cannes: Le retour de l’enfant prodige

Lakhdar est pharmacien. Il fume et boit trop. Ses clients sont insatisfaits de la pénurie de médicaments. Ses journées, il les passe à gueuler, à se taire et à mater en soirée des programmes TV en langues chinoises. Il erre. De l’autre côté, plus loin, il y a Rachid. Il était « barbu », il est redevenu « beau gosse ». Un jour, il a quitté sa famille pour la montagne.

5ans plus, tard, il en est redescendu. Il a peur. Au milieu, Djamila. Prénom-symbole (clin d’œil à Djamila Bouhired, résistante durant la bataille d’Alger), regard dur, gestuelle discrète et verbe acéré. Elle est médecin. Elle traine derrière elle un  secret qu’elle partage depuis toujours avec Lakhdar, son ex-mari. Le film peut commencer.


Séquence 1 – Extérieur jour. Rachid court tandis qu’Allouache le filme de loin. C’est beau. On a envie de le toucher, de l’arrêter dans sa course et d’en comprendre le geste. Pas tout de suite. Patience. Plus tard, Rachid arrivera chez lui, dans une région des hauts plateaux en Algérie, embrassera ses parents, évitera de se faire lyncher par un voisin et finalement rejoindra la ville. Pour se faire oublier. Pour vivre. Très vite, Allouache installe ses personnages, son dispositif scénographique et une ambiance quasi mortuaire. Chaque plan dégage une odeur rance, et paradoxalement invite à en savoir plus.

Algérie. Guerre civile dans les années 90. On connait le pitch. Puis réconciliation nationale et une bombe à retardement qui vient s’aplatir sur un territoire dont l’amnésie fit des ravages. De nombreux terroristes redevinrent des citoyens à part entière. «Normal». Dès le début, un intertitre nous l’informera, histoire de ne pas le négliger. Certains n’oublient pas. Lakhdar et Djamila sont de ceux-là. Un fait est survenu et tout sera dévoilé dans les vingt dernières minutes.  Belle idée. Surtout qu’Allouache, et ce pour la première fois (à ma connaissance), n’a jamais travaillé le Temps aussi subtilement. Tout ce qui devrait être dit, l’auteur cette fois-ci le suggère. Tout ce qui doit être montré, Allouache n’en fait rien. Place à l’imagination du spectateur qui va comprendre très vite que les non-dits tuent plus qu’un flingue.

Une caméra tendre et redoutable
Rachid est le personnage-titre. Merzak Allouache ne le jugera jamais. Certains lui en voudront. On s’en fiche. Le cinéma, c’est aussi l’art de ne jamais pointer du doigt et de faire exister coûte que coûte les personnages. Le manichéisme au placard, et une caméra qui se balade dans l’intérieur des soupçons, des doutes et de la tristesse. Trois parties dans lesquelles elle n’est jamais de trop, sait quand elle doit se retirer, quand elle doit capter, chercher ses personnages, les rejeter, se pencher sur des détails. C’est une caméra tendre et redoutable à la fois. Allouache la manie précieusement et se permet – à tort ? – des étirements dans la seconde partie où l’on se familiarise avec le couple Djamila/Lakhdar. Des instants parfois gracieux où il et elle s’aime encore, mais n’osent plus se le dire. Des séquences intimistes qui travaillent le corps de ces deux beaux personnages, solidement écrits, et à la parole suffisamment forte pour ne pas les prendre en pitié. Car tout est mystérieux dans Le Repenti. On veut toujours en savoir plus. On sera servi.


Parlons de la mise en scène. Délicate car toujours en recherche. Aucune lourdeur dans la construction du plan, sentiment qui traversait Harragas ou L’Autre monde. Allouache navigue entre ses trois personnages, sans jamais forcer le trait, décryptant leur moindre doute et parfois même, les mettant sur le fait accompli. En cela, quelque chose dérange, déroute, ce temps qui s’use, repassant trop souvent la même attente. Le spectateur est avide de découverte, il a le droit par exemple de reculer devant la séquence du trajet en voiture (Rachid emmène le couple de médecins vers la tragédie), car interminable. Tout comme il a le droit d’avancer avec ces lesdits personnages vers ce point de non-retour. C’est un choix de mise en scène. Risqué, intéressant mais trop en deçà d’un montage qui n’arrive pas toujours à suivre le récit en mouvement. Seul bémol de ce film très vite dissipé par l’orientation du réalisateur à couper très souvent dans le plan pour mieux cerner la survivance amère de ces silhouettes.
Sans acteurs, pas de films. C’est le cas pour 95% de la production mondiale. Dans Le Repenti, les comédiens sont justes. Faut les citer. Nabil Asli, Adila Bendimerad et Khaled Benaissa. Ils portent le film sur leurs épaules. Ils savent s’y prendre. Ils n’ont pas vécu cette période comme un trentenaire l’aurait subi. Ce n’est pas la même chose. Dans ces moments, il faut de la pudeur, ne pas trop dramatiser les choses. Ils le font. Belle idée. Des trois, je retiendrais surtout l’interprétation en retenue de Khaled Benaissa qui calme la violence d’un plan, en fumant une simple cigarette. Magistrale !
Depuis une vingtaine d’année, les productions d’Allouache étonnaient par leur propension à ne plus faire confiance au cinéma comme expérimentations jouissives. Mais lorsqu’un cinéaste décide, soudainement, d’épurer son récit, de le vider de tout artefact, et de travailler brutalement son montage, il ne peut que susciter une adhésion totale quitte à ce qu’elle soit grandiloquente. Aujourd’hui, Merzak Allouache a enfin mouillé sa chemise.

Samir Ardjoum

La bande annonce de Le Repenti

3 commentaires sur “Festival de Cannes: Le retour de l’enfant prodige

  1. yasmina soltani
    mai 19, 2012

    Bravo à Merzak et à toute l’équipe. Good luck pour le film.

  2. sidou
    mai 20, 2012

    bravoooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooo

  3. omar
    mai 21, 2012

    !!!! sa se repette…et c’est nul …il faut changé d’equipe merzak

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Cette entrée a été publiée le mai 19, 2012 par dans Cinéma, Journal d'un cinéphile extrémiste, et est taguée , , , , .
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