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le laboratoire médias

Festival d’Oran du film arabe…Journal d’un cinéphile extrémiste

Journée # 8 : Jeudi 22 décembre 2011

«On ne juge pas une œuvre artistique, on l’accompagne d’une émotion charnelle»

Par Samir Ardjoum

Scène de Morning, noon, evening… and morning

Pourquoi parler de choses futiles, alors que le cinéma est là ? Paraphrasant un adage de Godard, je tente de me remettre en question dans chacun des billets publiés depuis le début de ce festival. L’écriture, douloureuse et automatique, reste une survie, une manière délibérée de faire corps avec le plan en mouvement, et capter finalement ma propre légitimité de spectateur. J’ai souvent ressassé quelques termes durant cette semaine, et je continuerais de les jeter sur cette feuille blanche où la pureté de mes sentiments n’a d’égale que le respect que je dois porter aux œuvres cinématographiques.

La programmation fut, selon moi, incomplète, incorrecte, invisible dans le sens où je ne trouvais plus les quelques raisons qui poussent un public à afficher son acte social de la journée. Etablir une sélection, c’est rechercher la beauté sous toutes ses formes, c’est l’échanger avec d’autres voyeuristes qui auront la délicatesse de jouir discrètement. Proposer des films aux spectateurs, c’est stimuler un intellect et tenter d’en cerner les nombreuses pistes réflectives, c’est voir des visages sourire ou se crisper devant des œuvres plus ou moins discutables. Les films sont des objets trouvés dans un océan de fantaisie, et dont les bouteilles comme simple apparat, sont adressés aux curieux, aux envieux, aux solitaires et aux amoureux transis. Voir un film, c’est se vider de tout jugement de valeur, c’est se consacrer uniquement à la matière organique des plans, c’est faire des concessions, c’est se remettre au même niveau de l’enfant que nous étions. Voir un film, c’est séduire pour la première fois une fille (ou un garçon) rencontrée au détour d’une ruelle, afficher sa timidité, ses maladresses et ne pas craindre de se faire rembarrer. Il faut aller au cinéma, comme on se rend en terre inconnue, avec innocence et humilité.

Durant tout ce festival, je me suis délibérément isolé des festivaliers pour mieux cerner les films qui se faisaient et se défaisaient dans mon esprit bigarré et tragiquement fantaisiste. J’ai besoin de me désolidariser de la foule (excepté avec le public du cinéma), la solitude étant devenue, depuis quinze ans, le sacerdoce de mon ressourcement contre une société idéologiquement formatée et avec laquelle je refuse de cohabiter sous peine d’être dénué de personnalité. Voir un film est un acte politique et réellement engagé. Ecrire uniquement sur le noyau filmique, c’est un geste normal et révélateur de l’échange qu’on souhaiterait proposer avec le spectateur/lecteur et aussi le réalisateur. On vomit sur la critique car un amalgame s’est accroché à ce très beau métier. On ne juge pas une œuvre artistique, on l’accompagne d’une émotion charnelle. C’est pour cela qu’il m’est interdit de vilipender les films de ce Festival, même s’il peut m’arriver – occasionnellement – de rejeter un trouble néfaste pour mon cheminement intellectuel avec une passion exacerbée. Mes mots ne sont pas des lances brisées envoyées en direction d’un réalisateur au cœur toujours sensible, juste des perches que je tends en direction d’un film. Le cinéma, rien que le cinéma et toujours le cinéma !

Par exemple, la raison pour laquelle j’aime Habibi Rasak Kherban, de cette jeune palestinienne nommée Susan Youssef, provient de son désir de faire du cinéma et sa peur de construire son existence via cet art. Reprenant la trame narrative d’un conte, Youssef filme une hésitation qui prendra son envol dans le quotidien délabré d’un pays banni par les limites des frontières morales et cartographiques. Palestine, poésie, Darwich, rancœur, tout se superpose dans un gouffre aux chimères, renaissance d’un amour entre deux jeunes figures aussi furtives que passionnées. Qays et Leila, toi et moi, vous et nous, du soleil trompeur qui crée le rêve, l’emporte ailleurs, mais revient toujours sur ses pas nonchalants. Film d’une grande beauté plastique, teintée de symbolisme car trop ancrée dans une poésie du devoir. Youssef aime les mots, les embellir, les partager avec le public quitte à les jeter sur des murs en caractères rouges (Qays hurle son amour pour sa belle dans une société rigide et traditionnaliste). C’est un beau plan, un bel instant, il y en aura d’autres. Youssef, plus elle avance dans un film éclaté, plus elle se construit en tant que cinéaste des sens. Troublant de prélever une pensée en mouvement qui culmine dans une séquence imprévisible. Nos deux amants de Ghaza, se retrouvent dans un checkpoint, voulant s’aimer ailleurs. Ils sont brutalement questionnés par des soldats israéliens qui les mitraillent de leurs verbes tranchants. Plan fixe sur les deux personnages, les soldats étant situés dans un hors-champs intense, le tout magnifié par un cadrage serré qui rejette l’artefact du discours simpliste. Séquence furtive, instantanée et troublante, qui sert de contrepoint à un cinéma qui s’ouvre pour mieux enlacer le spectateur fasciné par le monde invisible. Une œuvre toujours en gestation par une réalisatrice qui est entrain de se défaire de sa chrysalide…

Dans moins de 5 heures, nous connaitrons enfin les coups de cœurs des jurys de la compétition Long et Court-métrage. Des films tels que Majid (un enfant, orphelin, qui part à la recherche de la seule photo existante de ses parents, décédés alors qu’il avait deux ans ; film lacrymal et finalisé à l’emporte-pièce) ou Andalousie ont sans doutes des chances de repartir avec un prix. Quand au dernier opus de la réalisatrice et comédienne libanaises, Nadine Labaki, Et maintenant on va où ?, il a sérieusement conquit le public oranais. Film assez banale dans sa forme, au traitement simpliste contre les guerres de religions, dont le récit prends forme dans un petit village, miroir de la société libanaise. Un film qui épouse les deux tendances, qui reste neutre sur le cinéma, et qui n’a pas la vocation de questionner autrement le microcosme dans laquelle Labaki évolue. Un film-passeport en somme ! Concernant le court-métrage, j’ai l’impression que Courte vie, Bahiya et Mahmoud, et Demain Alger furent largement plébiscités par le public, en sera t-il de même avec le Jury ?

Pour ma part, et pour boucler les intentions de ce journal de bord, je décernerais le prix du meilleur long-métrage à Merzak Allouache dont je défends becs et ongles la fraîcheur, l’humilité et les risques qu’il a su tant bien que mal insérer dans un film aussi bancal qu’urgent. Normal, après y avoir songé inlassablement, mérite de repartir avec une récompense car nous avons besoin d’alarmer nos cellules grises, d’être bousculé par les créations artistiques, d’être plongé dans des va-et-vient réflectifs. Rejetons notre pudeur et valorisons un cinéma qui panse nos blessures les plus secrètes, même si parfois la vérité risque d’être dérangeante. Si je devais remettre un second prix, ce serait pour Habibi Rasak Kherban pour les raisons évoquées ci-dessus.

Deux films courts se partagent mon palmarès personnel : Hanin et Morning, noon, evening… and morning (dont j’avais longuement vanté les mérites dans mon billet précédent). Une mention particulière pour La Cité des Vieux dont je suis impatient de découvrir la nouvelle orientation ciné de l’auteur, enfin je l’espère !

Verdict ce soir !

 

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3 commentaires sur “Festival d’Oran du film arabe…Journal d’un cinéphile extrémiste

  1. ahmed bouchaala
    décembre 23, 2011

    Merci pour ces articles (le mot est réducteur) qui nous réconcilient avec la critique et qui donnent envie de faire du cinéma.

  2. soufiane
    décembre 23, 2011

    Merci à l’equipe d’Elwatan …

  3. Dahri HAMDAOUI
    décembre 29, 2011

    Un festival du cinéma dans une ville où il n’y a plus de salles de cinéma (exception faite de la cinémathèque), un festival du cinéma dans une ville qui croule sous la saleté, dans une ville crasseuse (certains quartiers du centre dégagent une odeur de vespasiennes qui vous happent à la gorge, surtout pendant les grosses chaleurs de l’été), un festival du cinéma dans une ville où la culture a foutu le camp depuis des décennies, une ville où il n’y a plus que quatre à cinq librairies dignes de ce nom, mais de qui se moque-t-on ?

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Cette entrée a été publiée le décembre 22, 2011 par dans Le direct.
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