El Watan2

le laboratoire médias

Festival d’Oran du film arabe…Journal d’un cinéphile extrémiste

Journée # 7 : Mercredi 21 décembre 2011

«Le plan ne devrait-il pas contenir une conscience sous peine de perdre de sa saveur ?»

Par Samir Ardjoum

Le cinéaste palestinien Ossama Bawardi

J’écris dans un état second. Sept jours d’affilée où le flux d’images (et parfois de plans) me vampirisèrent, reprenant ce qui leur appartenait, mon mental ! Normal de Merzak Allouache poursuit sa quête d’identification dans mon esprit saturé et je me surprends à le défendre dans les couloirs du Festival. Je pense toujours à La Cité des vieux de l’Algérien Mouzahem Yahia, et son ultime séquence où le spectateur que je suis s’empara du cadre pour donner la réplique à la comédienne. Je suis toujours entouré de certains films projetés ces deux derniers jours pour lesquels il faut impérativement que je dépose mes impressions dans ce billet. Par exemple, deux courts-métrages sublimes dans leur forme et pertinentes dans les intentions des réalisateurs, continuent de m’étonner. Hanin et Morning, noon, evening… and morning sont deux expériences sensorielles qui relèvent de l’exploit dans une compétition qui avait pourtant mal démarré. Entre films abjects (Clics et déclics pour ne citer que le plus boursouflé) et brouillons visuels, il fallait très vite faire un choix quitte à amplifier nos sentiments à l’égard des propositions qui respectaient savamment le spectateur.

Hanin tire sa force d’une mise en scène qui refuse la démonstration, défaut que l’on pouvait reprocher à 80% des films vus durant cette semaine. Filmant le quotidien mélancolique d’une Palestinienne, seule et âgée d’une soixantaine d’années, le réalisateur Ossama Bawardi réussit un tour de force en présentant de manière la plus simple qui soit, la lente déchéance d’une personne maltraitée par un destin hors norme. Une caméra, ample et majestueuse, traverse les recoins les plus troubles d’un appartement aussi sombre qu’une rupture amoureuse, et dans lequel vit une silhouette qui n’en finit plus de tourner en rond. Le moindre coup de vent flirte avec les codifications d’un cinéma qui avance au fur et à mesure que le spectateur se réapproprie l’atmosphère du film. Surprenant de ressentir une absence, un deuil ou une tristesse inassouvie, par la seule force d’un travelling, qui ne recadre aucunement l’idée, préférant élargir l’horizontalité de la situation. Exemple : le personnage se relaxe en buvant un verre de vin. Elle s’endort progressivement, tandis que Bawardi l’effleure de son regard, pour la déposer dans un hors-champ catalyseur, pour finir sur une fenêtre donnant sur une rue nocturne. Là, le cri d’une femme réveille brutalement notre héroïne, qui décide de sortir pour voir de quoi il s’agit. On comprend que le fils de la voisine vient d’être arrêté. S’ensuite un court échange entre le fils cadet et la vieille dame, qui lui dit : «Ne t’inquiète pas, ton frère reviendra, ils reviennent toujours». Magnifique transition avec la situation historique, sans que l’auteur alourdisse le film d’un discours édulcoré où la parole aurait pris le pouvoir pour diverses dénonciations dont le cinéma peut se passer. Par contre, réussir à intégrer dans le même cadre un passé et le présent caractérise une marque de fabrique d’un futur cinéaste que je me promets de suivre de très près.

Dans un registre moindre, la Syrienne Gaya Jiji a réussi le pari de ne jamais fabriquer l’émotion que l’on pouvait par exemple retrouver dans le court-métrage Courte vie, du Marocain Adil El Fadili. Le parallèle est sans doute saugrenu, mais il est indiscutable que les deux cinéastes utilisent une construction similaire dans la manière de raconter un temps qui défile. Courte vie, c’est un remake avoué (dans la forme et le fond) du Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, qui n’en finit plus d’inspirer des jeunes cinéastes. Film maitrisé de bout en bout, travail technique louable, Courte vie fonctionne aux yeux de certains spectateurs qui refusent de faire des concessions, et qui malheureusement ont arrêté de croire en la légitimité du cinéma comme art réflectif. Je n’ai pas l’impression d’exister devant les images d’El Fadili, pire, je me sens bousculé de force vers des cases coloriées par le cinéaste lui-même. En manipulateur de l’affect, il décidera de l’instant où je dois verser une larme, où je serai joyeux et où je serai effrayé. Courte vie me condamne manu militari à croire en l’intelligence de son réalisateur qui use et abuse de ficelles narratives qui ressemblent à un simulacre. C’est un cinéma qui caresse dans le sens du poil un spectateur typique de la télévision, celui qui se laisse emporter par les contours d’un message alors que tout n’est que simulacre. Le plan ne devrait-il pas contenir une conscience sous peine de perdre de sa saveur ?

Pour Gaya Jiji, c’est une autre paire de manches. Narrant, par de subtils flashbacks, la désagrégation d’un couple qui se cogne contre un mur d’incommunicabilité, la Syrienne dépose par petites touches des indices temporels sur un plateau d’esquisses où sa propre vision est celle d’un doute. Beau, délicat, violent par moments, Morning, noon, evening… and morning est un petit bijou lumineux qui trouve du soutien dans un cinéma d’évaporation. L’état des sentiments passe de la fluidité amoureuse à la rupture en voie de développement, tout cela orchestré par une réalisatrice qui crée une tension discrète à travers le regard du fils ainé, celui qui convoque la distanciation requise pour les tragédies. Il y a réellement une force dans le geste de cette nouvelle auteure, un juste revirement des choses créant du liant au film. Tout est palpable, tout est légèrement cajolé, tout n’est que souvenirs dans un monde où les sentiments sont suspendus pour une durée indéterminée. Morning, noon, evening… and morning se construit au fur et à mesure que les relations amoureuses se déconstruisent, procédé inquiétant et réel à la fois qui s’envole dans une ultime scène où le flashback laisse présager un début d’instabilité entre deux figures qui ne savent plus se déplacer vers la même direction.

Cet après-midi, dans le bus qui m’emmène vers la salle As Saada où seront projetés quelques films de la compétition long-métrage, un ami réalisateur me donne ses écouteurs : «Ecoute la chanson la plus sexy !». Let’s get it on de Marvin Gaye résonne alors dans mes oreilles, l’adrénaline monte sans que je puisse l’arrêter, je jongle ainsi entre le plaisir des sens et la beauté du paysage qui s’offre à moi. Sensation qui me rattrape face au cinéma, qui à cet instant précis où je vous écris, est omniprésent. Voir des festivaliers, dans un bus bondé, entonnant subitement des chansons excitantes, observer du dernier rang le public venu en masse pour répondre à un acte social (voir des films en communauté), et surprendre un regard discrètement sensuel du jeune couple devant moi, cela reste, selon moi, une définition indiscutable de l’émotion cinématographique !

Advertisements

Un commentaire sur “Festival d’Oran du film arabe…Journal d’un cinéphile extrémiste

  1. Coffy
    décembre 22, 2011

    tres belle ‟ séquence finale” Samir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le décembre 22, 2011 par dans Le direct.
%d blogueurs aiment cette page :