El Watan2

le laboratoire médias

Festival d’Oran du film arabe…Journal d’un cinéphile extrémiste

Journée # 6 : Mardi 20 décembre 2011

«Mais au risque de contrarier les détracteurs, Normal est à marquer d’une pierre blanche dans cette carrière en dents de scie»

Par Samir Ardjoum

Merzak Allouache

Exceptionnellement, mon billet sera axé autour du dernier film de Merzak Allouache qui concourait dans la compétition long-métrage. Je reviendrai plus tard sur deux films courts qui me paraissent pertinents et que j’ai pu voir ce matin, à savoir Morning, noon, evening… and morning de la Syrienne Gaya Jiji et Hanin du Palestinien Ossama Bawrdi.

Cet après-midi, donc, j’eus l’impression d’entendre les tambours retentir dans la salle As Saada, où Merzak Allouache, entouré de ses comédien(ne)s, venait présenter son tout dernier opus, l’imparfait et néanmoins courageux Normal, devant une salle archicomble. Du jamais vu depuis le début des festivités. Tous se précipitèrent pour fureter l’ultime geste d’un cinéaste, souvent décrié, aimé, et/ou insulté. Chacun a ses raisons, et pour ma part, je suis toujours resté sceptique devant les dernières propositions d’Allouache. Mais au risque de contrarier les détracteurs, Normal est à marquer d’une pierre blanche dans cette carrière en dents de scie, comme étant l’ultime remise en question d’un cinéaste qui va jusqu’à filmer discrètement son propre échec dans la captation des doutes de son pays. Il faut voir cette scène finale dans laquelle il fait dire à son personnage principal, quelque chose qui ressemblerait à un aveu d’impuissance. Acte isolé et honnête qu’il faut saluer impérativement car Allouache, en quelques secondes, admet ne plus savoir comment filmer les choses : «Je ne sais plus comment écrire ce que je ressens, je ne sais plus comment les filmer». Etat des lieux aussi triste qu’imprévisible, qui me dérouta, me surpris, me retranchant dans ma tristesse paradoxale la plus alarmante. Je ne savais plus où me positionner devant cette confession d’un cinéaste perdu, qui expérimenta une nouvelle donne dans Normal, même si son film présente une naïveté dans sa dénonciation politique.

Allouache, durant le festival panafricain 2009, prend sa caméra et enregistre l’euphorie africaine en mouvement. Il rencontre de jeunes comédiens, réfléchit avec eux à un nouveau projet et finalement s’embarque dans une aventure, bien loin de ses productions antérieures. Ce projet durera deux années, entre temps, Allouache, faute de moyens, tournera deux commandes pour la télévision française, Tata Bakhta (invisible pour l’instant) et le raté, La Baie d’Alger. En août 2011, après avoir reçu suffisamment de moyens par le biais du Festival de Doha, il retrouve ses acteurs et finalise Normal. Quatre mois plus tard, et après avoir été récompensé du prix du meilleur film arabe à Doha, il revient à Oran.

Pour comprendre Normal, il faut accepter ce laboratoire de genres où le réel serait enregistré, dosé et finalement monté dans le but de valoriser le cinéma dans les questions sociétales. Qu’Allouache mêle images du Panaf’ et reconstitutions de joutes verbales entre ses jeunes comédiens, cela reste un procédé cinématographique, quel que soit le résultat final. Des historiettes fusent de tous les côtés, adoubant un Allouache, qui veut à tout prix comprendre les véritables problématiques de son pays et ce, par la seule voie qu’il juge honnête, celle de la jeunesse. En cela, ce travail orchestré avec cette nouvelle génération de comédiens n’est pas si fortuit qu’on peut le présumer, accordant à Allouache le mérite d’avoir agit en qualité de passeur. En effet, Normal narre les pérégrinations d’un réalisateur (clone d’Allouache ?) qui invite son équipe technique à visionner quelques séquences montées d’un film réalisé durant le Panaf’. Ceux-ci réagissent à ce qu’ils voient, s’enchaine alors une série de discussions englobant les maux du quotidien algérien.

On a souvent reproché au cinéaste d’être en décalage avec ce qu’il montre. Avec Normal, l’auteur se met à nu en revenant sur ses positions de cinéaste fantaisiste (l’imaginaire, les rêveries, les situations décalées ont toujours traversé sa filmographie), pour mieux les contourner. Le propos est clair : Allouache veut franchir une autre étape, en filmant de manière brute des visages qui s’exprimeront sans artefact. Les mots sont terribles, les sensations plus ou moins exquises, la colère souvent grandissante, le tout caressé par un réalisateur qui découvre ce microcosme en temps réel, s’immergeant dans cette mer rouge d’illogisme. Même si cette posture est importante (tout est dit sans que l’auto-censure vienne pointer le bout de son nez), l’esthétisme tant recherché se perd en route, comme si le noyau fictionnel trouvait ses limites dans ce flux d’images. Normal s’embourbe alors dans un florilèges de revendications politiques brassant les tabous et autres contradictions qui polluent l’esprit algérien. Le verbe fiévreux des comédiens participe à cette charge, capté par un réalisateur qui les filme comme une curiosité vivante. On peut dénoter une certaine retenue dans la construction des plans, épousant un fil conducteur qui adoucirait le montage final. Allouache refuse de brusquer ces témoignages et évite, dans la foulée, de les confronter à des langages cinématographiques.

Tout cela est regrettable, d’autant plus qu’au cours d’une séquence majestueuse, Allouache pose son costume d’avocat, pour enfiler celui, moins officiel, de cinéaste. Trois personnages se retrouvent dans un appartement. Un vieil acteur (excellent et émouvant Ahmed Benaïssa), et un homme et une femme, des jeune comédiens. S’ensuit alors une conversation sur la place de l’artiste dans la vie algérienne. Le vieil acteur crache quelques vérités, tandis que la jeune femme se dirige vers la terrasse. Elle se penche, et regarde à travers le grillage, intrigué par une mélodie familière, un cortège de mariage venant d’entrer dans le plan. La scène est sublime, le temps est suspendu, et l’on comprend très vite l’idée du cinéaste : la vie continue inlassablement à faire son chemin dans cette société déliquescente. Allouache, à cet instant précis, redevient le jeune homme qui filmait Omar Gatlato, avec son lot de subtilité, d’émotion et surtout d’intelligence.

Je reviendrai sur ce film plus tard -ce billet n’ayant pas la prétention d’être une analyse solide- tant il est important de cerner, avec minutie, les rouages d’une entreprise louable et bancale que nous propose Normal (disséquer le jeux des acteurs -mention particulière pour la dynamique Adila Bendimerad-, questionner un récit déconstruit et surtout comprendre par quels moyens le cinéma peut encore se faire l’écho de l’actualité). Ce soir, je continue d’être surpris par ce cinéaste qui, du haut de ses nombreux films, a pris le temps et la décision de triturer son cinéma de l’intérieur. Mais à l’avenir, il me sera plus difficile d’accepter qu’il saute de nouveau dans les pièges de la facilité.

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Cette entrée a été publiée le décembre 21, 2011 par dans Le direct.
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