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le laboratoire médias

Festival d’Oran du film arabe…Journal d’un cinéphile extrémiste

Journée # 5 : Lundi 19 décembre 2011

« Le public critique les films de la plus belle des manières : en agissant comme des spectateurs de télévision !»

Par Samir Ardjoum

Le cinéaste égyptien Khaled Youssef

«Mes jours sont plus belles que mes nuits». Ce lundi 19 décembre, je modifie tout en placardant le très beau titre d’un film Andrzej Żuławski dans un coin de ma mémoire. Ce matin, j’ai pu – enfin – ressentir le plaisir d’être venu à cette 5e édition du festival d’Oran du film arabe. Suis-je sur le point de retourner ma veste ? Lorsque je découvre des films imparfaits (pour la plupart), mais qui dénotent d’une envie réelle de faire du cinéma, je ne peux que sourire et échanger avec mon entourage, la satisfaction d’avoir été présent ce matin dans l’enceinte de la cinémathèque. Depuis le début de la compétition, je n’avais pas été convaincu par les courts-métrages (excepté ceux de Boumedine et de Yahia) auxquels je reprochais une mise en scène académique, impersonnelle et dénuée d’exigence. Aujourd’hui, l’exception avait pour noms : Amine Hattou, Rani Massalha, Riyadh Makdessi et surtout Zaid Abou Hamddan. Leur synopsis : un homme est incapable de rester les pieds sur terre, au sens littéral du terme ; un couple d’octogénaires se dispute continuellement ; un enfant palestinien se retrouve devant le sosie d’Elvis Presley ; un virus sème la panique dans un village syrien.

Jeunes cinéastes fringants, la tête haute et arborant des questionnements et autres ironies qui correspondaient parfaitement à mon humeur du jour, je les revois encore ce matin, devant le public, répondant aux questions comme s’ils valsaient avec leurs compagnes respectives : tout en légèreté. Des films qui contiennent cependant encore quelques tics visuels (l’esthétique clip pour Flu et Les Pieds sur Terre, est loin d’être une richesse, car la mise en scène sert continuellement l’idée), et parfois une naïveté dans la construction du plan (comment «écrire» un sens et l’intégrer dans le cadre ? Telle est la question qui hante ces réalisateurs). Tout cela semble indécis, mais il serait injuste de ne retenir que ces défauts temporaires, ces nouveaux visages se situant dans une étape qu’ils franchiront rapidement.

S’il fallait n’en choisir qu’un, ce serait celui du Jordanien Abou Hamddan. Bayiha et Mahmoud est un joli conte tissé en quelques minutes, traversé par le temps des amours qui s’effiloche sans attirer l’attention du destin. En quelques plans, l’auteur installe un rythme, conjuguant incision des dialogues et simplicité du cadre. Toute en retenue, et avec drôlerie, Abou Hamddan conte fleurette avec ses personnages, leur donnant un tel sens du regard, qu’ils en deviennent touchants. La simplicité devient alors le créneau du film et c’est en toute logique que nous adhérons à la scène finale, où sont reliés deux pôles antinomiques. Avec Abou Hamddan, l’utopie devient accessible !

Dernière chose, durant la projection, je songeais paradoxalement au film de Pierre Granier-Deferre, Le Chat, où se confrontaient Jean Gabin et Simone Signoret, au cours de joutes verbales impressionnantes. Il n’y a que le cinéma qui peut extraire de mon grenier psychique des restes de plans et les comparer à d’autres œuvres cinématographiques aussi différentes que les films cités ci-dessus.

En terme de bonheur, de rentre-dedans et de situations exacerbées, je fus royalement servi par l’Egyptien Khaled Youssef, ancien assistant et co-scénariste de Youssef Chahine (dont je suis en train de revoir les premiers films pour un futur papier). Amar’s Palm, qui concourait dans la compétition long-métrage, est un sommet du mélodrame, convoquant tous les clichés qui firent la beauté et/ou la maladresse du genre. Sentiments illustrés par une musicalité excessive, ralentis pour appuyer un geste tragique, saynètes musicale qui tombent comme un cheveu sur la soupe et une interprétation faite de rictus, de gros yeux et de déhanchements lascifs. Au cours d’une scène magistrale d’érotisme, Youssef, pour cerner le désir sexuel, filme en gros plan deux mains qui se touchent et se caressent. Grand moment d’euphorie. Quelques minutes plus tard, Youssef montre une scène de «danse du ventre». Là, c’en est trop ! Un père, son épouse et ses deux enfants quittent la salle avec perte et fracas. Pourquoi questionner frontalement le désir alors que la suggestion aurait été plus simple, doit se dire cette famille oranaise ?

Après la projection, je sors de la salle, assez déconcerté par les 120 minutes de ce téléfilm égyptien. Récemment, je vis Femmes du Caire de Yousry Nasrallah, mélodrame au récit minutieusement étudié. Nasrallah, à contrario de Youssef, eut l’intelligence de questionner de l’intérieur un genre qui eut son heure de gloire à partir des années 30. Il savait qu’il serait impossible de reprendre les mêmes canevas et autres configurations filmiques, en cela il décida, par exemple, d’esthétiser subtilement un érotisme en le confrontant aux gestes de ses personnages, tous plus tragiques les uns que les autres. Dans Amar’s plan, Youssef désire reproduire une chose surannée, un cinéma qui a déjà fait ses classes, sans y ajouter sa patte, sans cette âme qui lui aurait – sans doute – permis de flirter avec la brillance. Paradoxalement, cela n’embarrassa aucunement le public qui trouva son compte.

Parlons de tous ces visages que je croise dans les différentes salles de cinéma du festival. Les projections de la compétition sont souvent bondées d’un public courant dans tous les sens pour s’agripper à un siège. Il est regrettable de constater une certaine animation durant les projections, allant de la sonnerie du téléphone portable (il m’arrive d’entendre toute une conversation) au chewing-gum mâché en passant par des échanges sur des problèmes personnels et des va-et-vient incessants entre les sanitaires et l’issue de sortie. Le manque évident de concentration résulte, selon moi, d’une incapacité à ne faire qu’un avec le film projeté, à se fondre dans la masse de pellicule et accompagner les personnages de la fiction. Autre chose, une amie me disait très justement que ce n’était pas un public de cinéma, mais plutôt de télévision. Pas besoin d’être attentif, car le fossé qui se creuse entre l’écran de cinéma et le spectateur est si large qu’il n’est plus apte à y trouver un sens. Le syndrome de la Rose pourpre du Caire est révolu dans un système de réceptivité aussi pauvre qu’alarmant. A cela, il faudrait prendre en considération ce détail qui prend de l’ampleur, réévaluer, accompagner et stimuler le public, qui par définition, a le droit aussi de jubiler, d’applaudir une scène, de crier sa rage devant une séquence trépidante. Pour cela, il faudrait une programmation uniquement faite de cinéma. Le public critique les films de a plus belle des manières : en agissant comme des spectateurs de télévision !

Demain, je découvrirai Normal, le dernier opus de Merzak Allouache. Inutile de rappeler l’importance de ce rendez-vous, d’autant plus que j’ai toujours tenu en estime ce réalisateur avec lequel je recollais le puzzle de mes origines. Or, Allouache me déçoit depuis quelques années (je n’ai pas été tendre envers lui et son dernier film, La Baie d’Alger),même si je reste toujours attentif au moindre de ses faits et gestes, comme si naïvement je guettais le grand retour de «l’homme qui regardait à travers les fenêtres». Demain, Allouache ?

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4 commentaires sur “Festival d’Oran du film arabe…Journal d’un cinéphile extrémiste

  1. taoues
    décembre 20, 2011

    j’adore vous lire

  2. mouzahem yahia
    décembre 20, 2011

    Bonjour Samir
    je trouve que vos critiques sont parmi les seules que je considère comme professionnelle, mais j’aimerais bien une petite explication sur le terme académique, pour m’enrichir moi et les quelques cinéphiles qui vont lire.
    et merci pour cette attention que vous portez au détails, et sincèrement je recommence a lire de la critique cinématographique en lisant vos articles.

  3. taoues
    décembre 21, 2011

    ou est ce que on peut lire votre papier sur mezak alouach il parait que ca s est tres mal passé avec les journalistes

  4. taoues
    décembre 21, 2011

    c est bon je viens de le trouver

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Cette entrée a été publiée le décembre 20, 2011 par dans Le direct.
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