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le laboratoire médias

JOURNAL D’UN CINÉPHILE EXTRÉMISTE… AU FESTIVAL D’ORAN DU FILM ARABE

Journée # 4 : Dimanche 18 décembre 2011

« Youssef Chahine a toujours eu raison : il n’y a jamais eu réellement de cinéma arabe »

Par Samir Ardjoum

Il pleuvait ce matin sur la ville d’Oran. La cinémathèque abritait des badauds venus se réchauffer aux sons et images de la compétition court-métrage. Deux films doivent être soulevés pour leur indélicatesse dans la mise en propos. Clics et déclics du marocain Abdelilah El Jaouhary, qui narre les pérégrinations ubuesques d’un islamiste (présenté comme un homme barbu, vêtue d’habits sombre, l’œil torve), désirant se rendre à l’étranger, doit préparer son visa. Pour cela, il lui faut faire des photos d’identité. Devant la cabine, un problème surprenant se pose : l’appareil refuse de capter son visage ce qui produit des clichés noirs. Puis Djinn, où l’algérienne Yasmine Chouikh suit une jeune touareg prénommée Amber, qui à l’aube de sa puberté, se retrouve confrontée à ses propres démons par l’emprise d’un Djinn.

Concernant le film de Yasmine Chouikh, j’avais déjà relevé, dans un ancien article rédigé et publié dans les colonnes d’El Watan que « le travail métaphorique est desservi par une envie délibérée de créer une beauté picturale au détriment d’une construction narrative épurée. Djinn épouse maladroitement un fil cinématographique fragilisé par un trop-plein d’images léchées mais dénuées de l’âme qui triture nos pensées. Cette configuration complexe emprisonne nos sens, créant un ennui continu et plaçant le spectateur dans une position inconfortable. Puis, le plan final vient nous donner un aperçu de ce que Yasmine Chouikh aurait pu faire, si elle avait libéré sa caméra de son carcan traditionaliste et patriarcal ». En revoyant ce film, je reste aussi sceptique qu’à la première vision, assumant pleinement mes mots. Toutefois, un détail m’avait échappé. Yasmine Chouikh échoue dans son dispositif scénographique d’où cette sensation de « voir » sa caméra avancer à reculons. Quand elle capte la beauté furtive d’un geste voire d’un mot, elle finit par en être démonstrative, donnant à ses personnages une présence moins humaine que folklorique. Elle n’enregistre pas le réel, elle l’embellit tel ce touriste qui se prendrait en photo avec un autochtone. Djinn devient donc discutable !

Clics et déclics est du même acabit. Il est fort regrettable de voir un cinéaste se permettre de dénoncer l’extrémisme en jugeant son personnage principal. El Jaouhary, qui lors du débat, affirmait que la lutte entre les forces du mal et celles de la lumière était son sacerdoce, réalise tout bêtement un film manichéen. Selon lui, l’homme à barbe représente l’obscurantisme, et le fait qu’il n’ait pas de reflet, qu’il soit dénué de sentiments voire de personnalité, fait de lui un fantôme. Selon El Jaouhary, son « barbu » redeviendrait un être de chair et de sang à condition qu’il accepte de se fondre dans la foule, et qu’il revête les mêmes habits de ceux appelés communément « les modernes ». Un cinéaste ne serait-il pas un citoyen qui film ses doutes et non un juge voire un flic ? Je laisserais le réalisateur Malek Bensmail répondre à ma question : « Dans Algérie(s) par exemple, si je haïssais les islamistes, je n’aurais pas fais de films. Il faut faire attention aux propos. Quand je filme les islamistes, c’est que je veux les entendre, je veux les comprendre et non les rejeter en bloc. Je ne dis pas que j’y adhère, je veux juste filmer tout cela. C’est le métier de cinéaste. ». CQFD

Cet après-midi, par exemple, nous étions à mille lieux du discours politique avec le nouveau long-métrage du tunisien Ridha Behi, Always Brando, auquel le titre tendre et élégant, nous renvoyait à une icône du cinéma mondial. L’histoire est simple : une équipe de tournage s’installe dans un village tunisien pour y tourner une adaptation de L’Atlantide. Rapidement, Anis, l’un des habitants, profite de la situation pour tenter de quitter son pays, en acceptant de jouer dans le film. Entre temps, un acteur britannique, s’est épris de son beau visage qu’il associe directement à celui de Brando, lui faisant miroiter une potentielle carrière américaine.

Avec Always Brando, Behi détenait un concept pertinent, lui donnant l’occasion de se confronter avec sa propre histoire du cinéma. Pour le coup, je me sentis proche de cet univers, de son idée qui participe à l’identification par le biais du territoire cinématographique. D’emblée, il nous annonça la couleur en revenant sur son amour pour Brando, allant même jusqu’à pénétrer dans son intimité. Il en reviendra avec des heures d’enregistrement. Malheureusement, l’acteur meurt trois semaines avant le début du tournage, obligeant Behi à remodeler une nouvelle histoire qui deviendra celle j’ai pu voir cet après-midi. Et tout le problème est là, dans deux récits qui se superposent, créant une dichotomie dans le fil conducteur de Behi. Où veut-il réellement m’emmener ? Vers son amour de cinéphile, vers la critique des productions occidentales venues tourner en Tunisie et adoptant régulièrement des postures discutables (basses rémunérations, humiliation quotidienne, statut empirique), ou bien vers cette histoire touchante prétexte à « démontrer » que L’Eldorado n’est pas forcément comme on voudrait se l’imaginer. Entre reconstitutions de scènes avec Brando, quelques archives de tournages anciens sur la terre tunisienne et une sage histoire, Behi ne sait plus exactement où poser son regard. Always Brando finit par redevenir ce que Behi a toujours combattu, « un film à message ! »

Plus tard dans la soirée, je me retrouve seul à l’extérieur de la salle de cinéma, entouré de gens vaquant à leurs occupations. Entre discussions animées, cafés et clopes au coin de ruelles chaleureuses, je me laisse emporter par le bruit et la fureur de la foule, celle qui parcourt les bitumes de leur quotidien complexe. Ce paysage qui se présente devant moi, vaut largement les sempiternelles propositions cinématographiques que je découvre depuis le début de ce festival. Je suis seul et sérieusement embêté car mon esprit vient de me faire fausse route. Comment expliquer des films qui n’arrivent plus à m’élever, à donner un sens au cheminement de ma cinéphilie ? Un ami réalisateur me disait ce matin : « Youssef Chahine a toujours eu raison : il n’y a jamais eu réellement de cinéma arabe, juste des tentatives éparpillées ici et là. Aujourd’hui, ce ne sont que Tariq Teguia, Faouzi Bensaïdi, Raed Andoni, Jilani Saadi, Yousry Nasrallah et quelques dizaines de personnes qui réussissent à questionner leur société tout en évitant de s’enfermer dans le nationalisme voire le communautarisme ». Le cinéma est une affaire universelle. Ne faut-il pas créer des films pour tous les publics, ne pas avoir peur de découvrir d’autres géographies et de respecter le statut de l’artiste et surtout de valoriser le « je » au détriment du collectif. Pourquoi ce festival n’adopterait-il pas un programme rigoureux, iconoclaste, excitant, pour que le spectateur puisse douter, qu’ils sortent des salles l’air perdu et que nous bouffions du plan continuellement. Pour l’instant, j’ai l’impression de voir des produits bien ficelés, dotés d’une belle histoire, mais qui ne dépasse jamais le cadre de l’imaginaire.

Je monte dans le bus, direction mon hôtel. A l’intérieur, une chanson de circonstance est diffusée à la radio : « Don’t worry, be happy ». Demain sera donc un autre jour… !

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Un commentaire sur “JOURNAL D’UN CINÉPHILE EXTRÉMISTE… AU FESTIVAL D’ORAN DU FILM ARABE

  1. philenice
    décembre 20, 2011

    Il n’y a peut être pas de cinéma arabe mais il y a un cinéma Egyptien, iranien,français, indien, anglais.
    et la réalité qu’ils décrivent n’est pas universelle.

    Donc il n’y a pas de cinéma universel non plus.

    Même les films américains de grande diffusion ne peuvent prétendre à l’universalité

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Cette entrée a été publiée le décembre 19, 2011 par dans Le direct.
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